Si un monde meilleur est possible, créons-le! (extrait)

Par Le Sage le 13 juin 2007
Publié dans Dossiers sociaux, Dossiers économiques, La voix de la raison, Nouvelles | |

Interview d’Erwin Wagenhofer par Andrea Bistrich.

 Dans son film We feed the world (le Marché de la faim) le cinéaste autrichien Erwin Wagenhofer parcourt le circuit de notre alimentation, de la France à l’Autriche, en passant par l’Espagne, la Roumanie et le Brésil. Il montre que la recherche effrénée du profit a complètement perverti les systèmes de production et de distribution des denrées alimentaires sur la planète, et conduit à une dégradation de la qualité de la nourriture, de l’environnement et à une extension de la faim. Celle-ci frappe un milliard d’humains, quand la Terre pourrait en nourrir douze fois plus. Andrea Bistrich a interviewé E. Wagenhofer pour Partage international.

Partage international : Nous, habitants des pays industrialisés, qui n’avons jamais connu la faim ni la soif, devrions être les gens les plus heureux de la Terre. C ‘est loin d’être le cas. Pourquoi ?

Erwin Wagenhofer : Quand je regarde autour de moi, je ne vois pas beaucoup de gens heureux, même si, aujourd’hui, nous jouissons d’un niveau de vie sans précédent.

Peut-être est-ce dû à ce qu’il nous faut un temps considérable, plus long que nous ne le souhaiterions, pour apprendre à vivre avec une telle richesse matérielle. La vie humaine est courte, même quand on atteint un âge avancé. Comparée à l’histoire du monde, elle ne dure qu’un instant. Peut-être devrions-nous aussi être plus modestes, apprendre à faire les choses plus lentement. Notre rythme de vie nous tue. Les fast-food en sont la parfaite illustration. Comment mener des journées correctes si nous ne prenons pas le temps de manger ? Question plus lourde de conséquences qu’il ne paraît.

PI. Certains disent que nous n’apprécions la richesse que si nous avons fait des sacrifices pour l’obtenir.

EW. Cette nécessité de la souffrance a, pour moi, une connotation trop religieuse. La souffrance a une cause. C’est pourquoi l’Eglise parle de culpabilité, et la recherche sans cesse. Pour elle, le salut, c’est dans l’après-vie.

En ce qui me concerne, ce qui m’intéresse, c’est le présent. Regardez les Polonais : autrefois le peuple le plus pieux d’Europe, qui a adulé le pape tant qu’a duré le communisme. Et maintenant ? Il a suffit de quelques années pour que le pays tombe sous la fascination du capitalisme, au point de perdre tout sentiment de solidarité avec de larges couches de sa population. Il a rejoint l’Otan et figure parmi les soutiens les plus acharnés de la guerre en Irak.

Je crois qu’il y a une autre raison à notre difficulté à atteindre le bonheur, c’est que nous n’avons pas appris comment nous y prendre. Rien, dans le cursus scolaire, ne traite de la solidarité, de la façon de mener sa vie, d’établir des relations correctes avec autrui. L’enseignement ne porte que sur les valeurs économiques et la recherche du profit.

PI. Le Marché de la faim traite de l’alimentation au XXIe siècle, et montre en quoi cette question nous concerne de près…

EW. Cette question nous touche de près, en effet. Comme le montre le film, l’alimentation industrielle touche 90 % de la population, particulièrement celle des pays de l’OCDE (Organisation pour la coopération et le développement économique). C’est nous, habitants des pays riches, par exemple, qui engloutissons la forêt amazonienne tandis que, là-bas, on vit la faim au ventre.

Notre système économique, c’est évident aujourd’hui, s’est emballé, il est hors contrôle. On parle sans cesse de croissance. En quoi est-elle nécessaire ? Nous avons déjà tout ce dont nous avons besoin. La croissance démographique de l’Europe patine, elle n’est due qu’à l’immigration. Les populations déclinent rapidement. Et en même temps, nous voulons toujours plus de croissance. Mais pour qui ? En tout cas, pas pour ceux qui en ont en réellement besoin.

PI. J’ai appris que la quantité de pain jetée chaque jour à Vienne est égale à celle consommée à Graz, la seconde ville d’Autriche. Rien de tel que ce genre de comparaison pour vous faire redescendre sur terre, vous faire balayer devant votre porte et vous donner le sens de votre responsabilité de consommateur…

EW. C’est pour cela que le titre anglais du film est We feed the World (C’est nous qui nourrissons le monde). C’est cela, le facteur décisif. Tant que nous passerons notre temps à blâmer les autres, rien ne changera. Nous sommes des membres actifs de la société, des consommateurs, des citoyens. La notion de culpabilité concerne exclusivement les compagnies d’assurance, les historiens ou les religions. Je suis moins intéressé de savoir pourquoi nous en sommes arrivés là que comment faire avancer les choses. C’est également nous qui décidons à qui nous donnons à manger. Nous pourrions nourrir tous les habitants de la planète, mais nous ne le faisons pas.

Quand je parle de nourriture, je ne pense pas seulement à ce qu’il y a dans notre assiette. L’homme ne vit pas seulement de pain. Nous imposons nos façons de penser irréalistes et notre système économique et mercantiliste aux pays du monde en développement. Nous les enjoignons d’adopter notre modèle capitaliste tout en les empêchant de développer les leurs, qui leur seraient peut-être mieux adapté…

Tiré de Partage international



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