Palestine : la paix, pas l’apartheid (extrait), de Jimmy Carter, compte rendu de lecture de McNair Ezzard
« Dans les périodes de grand découragement, l’espoir ultime a reposé sur le fait que, massivement, les peuples de la région – y compris ces Syriens, Israéliens, Libanais et Palestiniens qui suscitent le plus de méfiance chez leurs adversaires – veulent le succès des efforts de paix » – Jimmy Carter.
Depuis une trentaine d’années, dans le combat pour la justice et les droits de l’homme, J. Carter, ancien président des Etats-Unis et Prix Nobel de la Paix 2002, est profondément engagé. Il a conservé un intérêt privilégié pour le Proche-Orient, où il avait joué un rôle très actif lors de son mandat.
Dans son dernier ouvrage Palestine : Peace, Not Apartheid, J. Carter livre son analyse de la situation de cette région, en s’écartant de la pensée dominant aux Etats-Unis.
Les rapports israélo-palestiniens ont rarement été exempts de tension. Même dans les périodes de calme, celle-ci est présente, prête à se transformer en conflit ouvert à la moindre provocation. Des familles ont été séparées, d’innombrables foyers et villages détruits. La relation entre ces deux peuples n’a fait que refléter celle entre les Arabes et Israël, une relation marquée par de multiples guerres, des centaines de milliers de morts, et qui a laissé 4,7 millions de réfugiés palestiniens.
L’aspiration à la paix
L’histoire des Palestiniens et des Israéliens est celle de deux peuples recherchant les mêmes buts, à savoir-vivre en paix et maître chez lui : les Palestiniens, qui ont cherché à retrouver un mode de vie et à se réapproprier une terre dont ils avaient été chassés ; les Israéliens, désireux de se construire une vie et un pays qui les mettent à l’abri des persécutions et de l’oppression. Malheureusement, les opprimés d’hier se sont transformés en oppresseurs.
En premier lieu, J. Carter récapitule les grandes lignes de l’histoire de ce conflit, depuis l’aube du XX e siècle, au moment où l’empire ottoman contrôlait une partie importante du monde arabe, y compris la Palestine. C’est à cette époque que les sionistes européens eurent l’idée de créer un Etat juif, à la fois dans l’espoir d’échapper aux persécutions et pour se conformer à l’interprétation qu’ils faisaient d’une vieille prophétie biblique. En 1917, le gouvernement britannique les autorisa à s’installer en Palestine par la Déclaration Balfour. Mais le courant migratoire ne devint important qu’au moment de la montée du nazisme – au point que la population juive de la région passa de 150 000 à 608 000 individus entre 1930 et 1945. Les forces britanniques essayèrent bien de contrôler la situation, mais la révélation de l’Holocauste acheva de convaincre le monde de la nécessité d’un Etat juif.
En novembre 1947, les Nations unies votèrent la résolution 181, appelant à la création de deux Etats contigus, arabe et juif. Ce dernier devait occuper 55 % du territoire. Les Palestiniens, rejetant cette résolution, prirent les armes. Mieux entraînés et armés, les sionistes eurent le dessus. Non seulement militairement, mais diplomatiquement, puisque le traité d’armistice de 1949 leur accorde 77 % des terres disputées, les Palestiniens devant se contenter de deux petits territoires, et qui plus est, séparés – la Cisjordanie et Gaza.
Un traité aussi injuste était naturellement tout sauf un traité de paix. Les Palestiniens ont donc continué à se battre pour retrouver leur terre et leur dignité, tandis que, de son côté, Israël pouvait agir à sa guise chaque fois que les circonstances politiques et économiques le permettaient. Contrairement à ce que cherchent à faire croire au public les médias américains et une série d’administrations pro-israéliennes, la responsabilité de l’impasse actuelle se trouve des deux côtés, et pas seulement chez les Palestiniens. Chacun est responsable de la poursuite du conflit. C’est un des points clé de la présentation de J. Carter.
Il prend l’exemple de la façon dont on a présenté l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) à l’opinion publique américaine. La plupart des Américains y voient probablement une organisation extrémiste, pour ne pas dire terroriste, dont le seul but est la destruction de l’Etat hébreu. Mais que cette organisation ait cherché par les armes à se défendre et à reconquérir sa terre, cela veut-il dire pour autant qu’elle veuille anéantir Israël ?
En fait, explique J. Carter, Yasser Arafat, président de l’autorité palestinienne, a reconnu en 1988 le droit à l’existence d’Israël et renoncé à la violence. Il l’a rencontré pour la première fois en 1990, et rapporte quelques-uns de ses propos sur la question : « L’OLP n’a jamais eu le projet d’anéantir Israël. Ce sont les sionistes qui ont créé le slogan « repousser les juifs à la mer » et l’ont présenté comme le mot d’ordre de l’OLP. En 1969, nous avons déclaré que nous voulions établir un Etat démocratique ouvert aux juifs, aux chrétiens et aux musulmans… En 1974, j’ai dit que nous étions prêts à instaurer notre Etat indépendant partout où Israël se retirerait. »
Les obstacles à la paix ne manquent naturellement pas entre les deux nations, que ce soit la confiscation des territoires palestiniens par les Israéliens, le manque d’un représentant palestinien acceptable par ces derniers, le refus des deux côtés d’entamer des négociations sans poser des listes de préalables quasi rédhibitoires, enfin, la montée de l’islamisme. Et il y a la construction de ce qu’Israël appelle une « barrière de sécurité » et que J. Carter préfère nommer « mur de prison ».
Le mur
Ce mur, dit-il, plonge la Cisjordanie dans une perspective cauchemardesque et a largement contribué à installer un système d’apartheid. A l’origine, c’était pour les juifs modérés une manière de se protéger des attaques palestiniennes, ce qui, du point de vue de J. Carter, était légitime quand il se limitait à entourer Gaza. Les attaques ayant alors diminué, les autorités israéliennes décidèrent d’ériger une barricade tout le long de la frontière séparant l’Etat hébreux de la Rive droite. Cette barricade se compose de tranchées profondes, de détecteurs ultrasensibles, de miradors…
Le plus inadmissible, pour J. Carter, c’est le fait que les gouvernements d’Ariel Sharon et d’Ehud Olmert l’ont construite à l’intérieur même des territoires palestiniens. Elle serpente dans la Cisjordanie pour inclure les colonies qui s’y trouvent et s’approprier au passage des fractions supplémentaires des territoires occupés. Une fois sa construction achevée, le mur sera trois fois et demie plus long que la frontière israélienne reconnue par la communauté internationale. Il coupe des villages palestiniens en deux, coupe des familles de leurs fermes. Il vient même s’interposer entre une église et ses paroissiens. Son curé, le Père Claudio Ghilardi, est scandalisé : « Durant neuf siècles, fulmine-t-il, nous avons vécu sous des régimes turcs, britanniques, jordaniens et israéliens, et aucun n’a jamais empêché les gens de venir prier. Ce n’est pas une barrière. C’est une frontière ! »
Pour J. Carter, il s’agit d’un système d’apartheid, fondé sur une politique non pas raciste, mais expansionniste. 375 000 Palestiniens sont déjà enfermés du côté « israélien » du mur. Ceux de plus de douze ans ne peuvent y rester que s’ils ont obtenu un permis de résidence permanent. « Même alors, ils sont considérés comme des étrangers, sans aucun des droits dont jouissent les Israéliens », précise-t-il. Avec les forces de l’Etat hébreu établies dans la vallée du Jourdain, et une fois que le mur aura complètement encerclé la Cisjordanie, le gouvernement israélien exercera un contrôle total sur l’ensemble des Palestiniens, quel que soit le côté du mur où ils résident. Ils sont, et continueront à être prisonniers dans leur propre territoire, pour beaucoup interdits d’accès à leurs propriétés, leurs écoles, leurs lieux de travail. Leurs territoires seront si hachés qu’il ne leur restera guère plus qu’une toute petite zone où installer leur patrie.
J. Carter fait observer que nombre d’électeurs israéliens sont divisés sur la question du mur, et même qu’une bonne partie le désapprouvent. Comme le lui déclarait un responsable israélien de premier plan : « J’ai peur que nous ne nous dirigions tout droit vers un gouvernement semblable à celui d’Afrique du Sud, une société juive gouvernant des Arabes à la citoyenneté limitée. La Cisjordanie n’en vaut pas la peine. »
L’engagement américain
Ce qui préoccupe peut-être le plus J. Carter, c’est le fait que les éléments fanatiques des deux bords s’efforcent d’imposer à la majorité leurs objectifs et leurs politiques bornés.
En ce qui concerne Israël, il déclare que les factions extrémistes qui sévissent au sein des instances gouvernementales ont détourné le processus de paix pour le transformer pas à pas en une politique d’annexion et de création du « Grand Israël ». C’est la longue et minutieuse observation de ce monde d’injustice, d’imposture, de violence et de souffrance qui le pousse à s’exclamer : « Assez, c’est assez ! » Les responsables politiques américains devraient se réveiller. Leur influence prépondérante en Israël et le soutien massif qu’ils lui apportent font obligation aux Etats-Unis de s’impliquer dans le conflit d’une manière positive et objective et de prendre en main le processus de paix, tout en s’entourant de représentants des autres pays concernés. « Jusqu’à récemment, écrit-il, on attendait des dirigeants américains qu’ils pèsent de tout leur poids et d’une façon neutre dans la recherche d’une solution, et c’est, avec des succès divers, ce qu’ils ont fait. S’ils veulent reprendre ce rôle vital, les Etats-Unis doivent reconquérir la confiance des deux parties en adoptant une attitude ferme, impartiale, cohérente et enthousiaste ; bref, se faire le partenaire des deux nations plutôt que le juge intraitable de l’une d’entre elles. » C’est d’autant plus urgent que, pour lui, l’absence de paix au Proche-Orient a un effet direct sur les citoyens américains : « Le Proche-Orient est peut-être la région du monde la plus volatile, et dont l’instabilité constitue une menace permanente pour la paix mondiale. C’est aussi l’incubateur d’une bonne part du terrorisme international qui préoccupe tant les Américains, comme les citoyens des autres nations à travailler véritablement pour la paix, pour Israël, les Palestiniens et le Grand Moyen-Orient. Ainsi que l’a dit récemment l’évêque anglican de Jérusalem, Riah Abu El-Assal : « Le plus court chemin vers la paix au Proche Orient passe par Jérusalem. Une fois la paix instaurée à Jérusalem, elle s’étendra au monde entier » (cf PI, déc. 2006) Une conclusion qu’aurait très bien pu prononcer J. Carter…

