L’âme véritable des Nations unies (extrait)

Par Le Sage le 30 octobre 2007
Publié dans Dossiers politiques, Dossiers sociaux, Dossiers économiques, Nouvelles, Signes des temps | |

interview de Federico Mayor Zaragoza par Carmen Font  

Federico Mayor Zaragoza, biochimiste de formation, et poids lourd de la vie politique espagnole, a gagné sa stature internationale lors des deux mandats qu’il a passés à la tête de l’Unesco (1987-1999), où il a notamment lancé le programme Culture de la Paix. Après avoir refusé de se présenter à un troisième mandat, il a fondé en Espagne la Fundación Cultura de Paz et son organisation sÅ“ur, Ubuntu. Carmen Font l’a interviewé pour Partage international.

Partage international : Vous êtes un défenseur indéfectible des Nations unies. Quelles sont, à votre avis, les causes de son dysfonctionnement ?

Federico Mayor : Je crois que l’affaiblissement de l’Onu a commencé dès la fin de la Guerre froide, en dépit des initiatives importantes que l’on a pu prendre récemment. En 1954, les officiels onusiens se sont aperçus qu’il y avait urgence à améliorer la distribution des richesses du monde, et qu’il était contraire à toute équité de voir des pays d’une extrême pauvreté en côtoyer d’autres jouissant d’une prospérité sans précédent. Ce fut le point de départ du Pnud (Programme des Nations unies pour le développement). Soudain, était apparue dans la communauté internationale la conviction que la clé à nos problèmes se trouvait dans le partage. Et quelle est la meilleure façon de partager ? Le développement. Commença alors un long débat sur la meilleure façon de savoir comment amener les pays au même niveau de développement et évaluer le rôle que devraient y tenir les politiques éducatives et culturelles. C’est ce qu’aujourd’hui, nous appelons le « développement intégral ». Puis apparut une autre idée, plus importante encore : celle de « développement endogène », consistant, pour parler court, à aider les pays à s’aider eux-mêmes, à acquérir assez d’autonomie pour se (re) construire. Mais aujourd’hui, toutes ces bonnes résolutions ont tourné court ; nous faisons même le contraire. Témoin l’incapacité ou le manque de volonté des pays riches de consacrer 0,7 % de leur PIB (produit intérieur brut) à l’aide internationale. Cette idée de développement franchit ensuite une troisième étape avec l’apparition de la notion de « durabilité ». Ce fut Gro Harlem Brundtland qui constata la première que parler de développement n’avait aucun sens si, dans le même temps, nous épuisons les ressources de la planète. Et qu’il nous faut donc compenser dans une proportion égale chaque prélèvement opéré dans la nature. Il va sans dire que ces trois aspects du développement en sont encore largement à l’état virtuel. Le progrès que nous prétendons apporter n’est certainement pas un progrès à visage humain, même si nous publions chaque année, avec force couleurs, un Rapport sur le développement humain.

PI. Quel devrait être le premier pas pour véritablement démarrer un développement à visage humain ?

FM. Il faut, d’abord et avant tout, supprimer les prêts. Depuis la fin de la Guerre froide, les Etats ont remplacé leur contribution de 0,7 % de leur PIB à l’aide au développement par des prêts consentis dans des conditions très dures. Ces prêts ont pour effet d’opérer des coupes sombres dans les forces vivent des pays, comme les enseignants, les médecins, les infirmières, les travailleurs sociaux ; sans parler du fait qu’ils reviennent très vite dans les poches des donateurs, seuls qualifiés pour construire les infrastructures indispensables au démarrage économique, les pays bénéficiaires n’ayant pas les moyens d’investir dans la formation de leurs propres ingénieurs. Ces prêts ne sont donc rien d’autres que du business auquel les Nations unies participent avec réticence. D’autant que, effet pervers supplémentaire, ils alourdissent toujours plus la dette des pays pauvres au point qu’ils en sont venus à payer plus qu’ils ne reçoivent. C’est ainsi que, depuis la fin de la Guerre froide, les Nations unies, peu à peu détournées de leur mission essentielle – la paix par la justice, c’est-à-dire un véritable partage, la coopération, le développement, la santé, le logement et l’éducation – ont connu une lente érosion. Tout cela, nous le savons, mais il y a loin entre ce que nous savons intellectuellement et ce que nous sommes déterminés à accomplir.

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